Premier volet d’une lecture en deux temps.
Les annonces de l’Ethereum Foundation en juin 2026 révèlent une transformation profonde pour préserver les principes constitutifs du protocole.
Juin 2026 : le déplacement du centre de gravité
Certaines semaines condensent plusieurs années d’évolution. Celle du 18 au 23 juin 2026 appartient à cette catégorie. En quelques jours, la Fondation Ethereum a publié, ou laissé publier autour d’elle, une série de textes qui, lus isolément, peuvent passer pour de simples annonces de gouvernance. Pris ensemble, ils dessinent un mouvement beaucoup plus ambitieux, celui d’une institution qui organise méthodiquement son propre retrait.
La chronologie est éloquente.
- Le 18 juin, Hsiao-Wei Wang quitte la direction exécutive de l’Ethereum Foundation.
- Le 23 juin, la Fondation présente sa nouvelle organisation. Cinquante-quatre postes sont supprimés, environ 20 pour cent des effectifs, le budget annuel est réduit de 40 pour cent, et un objectif est désormais affiché sans ambiguïté : à l’horizon 2030, vivre comme une dotation patrimoniale, ne dépensant plus qu’environ 5 pour cent de ses réserves par an, contre près de trois fois plus auparavant.
- La veille, le 22 juin, paraissait un cadre destiné à évaluer les organisations appelées à se développer en dehors de la Fondation. Dans le même mouvement naissait Ethlabs, un laboratoire de recherche dont le financement ne repose plus sur une trésorerie commune, mais sur des capitaux privés.
- Deux autres textes donnent la tonalité de la séquence. Dans un billet publié sur X, Vitalik Buterin assume les sacrifices que suppose cette réorganisation et réaffirme sa préférence pour un protocole volontairement minimal, fidèle à l’esprit de Bitcoin. Quelques jours plus tôt, Trent Van Epps, ancien membre de la Fondation, estimait qu’environ 30 millions de dollars de financement annuel destinés au développement du protocole pourraient disparaître, laissant un déficit qu’il chiffre autour de 20 millions et ouvrant une période de fortes tensions dans les mois à venir.
Aucune de ces annonces, prise isolément, ne constitue un événement historique. Ensemble, elles racontent une histoire parfaitement cohérente.
La soustraction n’est pas la conséquence d’une contrainte budgétaire, elle devient une doctrine de gouvernement.
L’objection inverse mérite d’être affrontée plutôt qu’écartée. Une trésorerie détenue pour l’essentiel en ETH, très en dessous de son record de 2025, ressemble à une contrainte financière, et la baisse des dépenses de 15 à 5 pour cent peut se lire comme une réponse de survie. Mais contrainte et doctrine ne s’excluent pas : la contrainte a fixé le calendrier, la doctrine a fixé la forme. La Fondation le formule elle-même dans son billet du 23 juin, qui veut la mettre en état de travailler « sans perturbation excessive des mouvements de marché de court terme » : le marché y est nommé comme bruit à neutraliser, pas comme boussole. Une simple cure d’austérité n’aurait exigé ni modèle de dotation, ni cadre pour évaluer les structures essaimées, ni dispersion organisée de l’exécution ; c’est cette architecture, superflue pour économiser, qui signe la doctrine.
Pendant plus d’une décennie, la Fondation a tenu le rôle d’investisseur en dernier ressort de l’écosystème : elle finançait la recherche, soutenait les développeurs, entretenait des initiatives dont beaucoup n’auraient pas survécu sans elle. Désormais, elle cherche moins à faire croître l’écosystème qu’à assurer sa propre permanence. Son ambition n’est plus d’être le moteur du système, mais d’en demeurer la conscience institutionnelle.
Ce changement de posture entraîne des conséquences immédiates, que Vitalik Buterin ne cherche pas à minimiser.
- PSE, l’équipe historique consacrée à la confidentialité et à la recherche sur le passage à l’échelle, disparaît comme entité autonome.
- Devcon est appelée à devenir plus modeste.
- Le modèle multi-clients, longtemps considéré comme l’un des piliers de la résilience d’Ethereum grâce à la redondance des implémentations, cède progressivement la place à une autre vision de la sécurité, davantage fondée sur la vérification formelle assistée par intelligence artificielle. Il ne s’agit pas d’une simple optimisation budgétaire, mais d’un pari technologique sur les capacités des outils de demain.
- Le financement des équipes clientes change également. Le Client Incentive Program, alimenté par les revenus du staking, est arrivé à son terme en avril 2026 sans qu’aucun mécanisme équivalent n’ait été annoncé.
- Enfin, au moment même où l’institution entreprend sa transformation la plus profonde depuis sa création, la gouvernance opérationnelle se resserre fortement. Après le départ de Wang, Bastian Aue demeure l’unique directeur exécutif, tandis qu’Aya Miyaguchi assume une présidence principalement tournée vers les relations institutionnelles.
Ces décisions peuvent donner l’impression d’un désengagement. Elles traduisent en réalité une autre conception du rôle d’une institution fondatrice. Pendant des années, la Fondation a cherché à construire Ethereum. Elle cherche désormais à éviter d’en devenir le centre indispensable.
Cette nuance est essentielle. Une institution qui prétend défendre la décentralisation ne peut indéfiniment concentrer en son sein les ressources, les talents, le financement et la légitimité. À mesure que le protocole gagne en maturité, le risque n’est plus son absence de coordination, mais l’existence d’un point central capable d’orienter durablement son évolution. En d’autres termes, la Fondation tente de résoudre un paradoxe qu’elle a elle-même contribué à créer : plus elle réussit, plus sa propre importance devient problématique.
CROPS : ce que la Fondation choisit de préserver
Le terme CROPS, pour censorship resistance, open source, privacy, security, ne désigne pas une simple liste de qualités souhaitables. Il constitue le cœur de la doctrine que la Fondation entend défendre. Résistance à la censure, ouverture du code, protection de la vie privée et sécurité deviennent les critères à l’aune desquels toute évolution du protocole est jugée.
Le principe qui sous-tend cette doctrine est d’une remarquable simplicité : chaque fois qu’un service repose sur un intermédiaire, il doit toujours exister un chemin alternatif, vérifiable et accessible, permettant de s’en affranchir. La décentralisation cesse alors d’être un slogan, elle devient une propriété que l’on peut examiner, couche après couche, dans l’architecture même du système.
Cette hiérarchie mérite d’être soulignée. CROPS ne cherche pas d’abord à maximiser l’adoption, ni les revenus, ni la vitesse d’exécution. Il établit un ordre des valeurs dans lequel certaines propriétés demeurent non négociables, même lorsqu’elles ralentissent le développement ou compliquent l’expérience utilisateur. C’est précisément là que la restructuration prend son sens. Une institution qui se reconnaît elle-même comme un point potentiel de centralisation ne peut rester indéfiniment au cœur du dispositif sans entrer en contradiction avec les principes qu’elle proclame.
La véritable cohérence de cette réorganisation est là : la Fondation applique à sa propre gouvernance le principe de désintermédiation qu’elle défend pour Ethereum.
Il ne s’agit donc pas d’abandonner le pouvoir, mais d’en modifier la nature. La doctrine demeure centralisée, parce qu’une doctrine ne se produit pas par consensus permanent. Son exécution, en revanche, se disperse entre des organisations autonomes, capables d’expérimenter, d’échouer ou de réussir sans engager l’ensemble de l’écosystème.
La nouvelle géographie des stewards
Lorsqu’une institution se retire, le vide qu’elle laisse n’est jamais réellement vide. Il est aussitôt occupé par d’autres acteurs. Toute la question consiste à comprendre qui ils sont, d’où ils viennent et selon quelles logiques ils s’organisent. Le paysage qui se dessine autour d’Ethereum se compose aujourd’hui de huit structures majeures, chacune occupant une fonction différente.
Deux cartes se superposent. La première représente une communauté de stewardship largement issue d’une même génération de chercheurs et de développeurs. La seconde montre un espace d’exécution où les dynamiques concurrentielles du marché reprennent leurs droits.
Cette cartographie fait apparaître deux régularités. La première tient aux personnes : derrière la diversité apparente des organisations, on retrouve souvent les mêmes trajectoires. Les équipes circulent, les chercheurs se retrouvent, les développeurs fondent de nouvelles structures après avoir travaillé à la Fondation. L’institution ne disparaît donc pas, elle diffuse sa culture à travers ceux qui la quittent. La seconde concerne les modes de financement : à mesure que l’on s’éloigne de la Fondation, on passe des dotations historiques et des mécanismes neutres comme les dons on-chain aux levées de fonds, aux trésoreries privées, puis aux grands détenteurs d’ETH eux-mêmes. La périphérie organisationnelle est aussi une périphérie financière.
Une exception nuance ce schéma et mérite d’être notée. La Ethereum Community Foundation, lancée en juillet 2025 par le développeur Zak Cole, n’est pas issue de la Fondation et s’en distingue ouvertement. Sa devise, « ETH à 10 000 dollars est une exigence, pas un mème », et sa règle de ne financer que des projets sans jeton qui brûlent de l’ETH, en font la voix la plus directe du camp de l’actif. Le paysage n’est donc pas une cohorte unique, mais une cohorte centrale entourée d’acteurs au discours plus tranché.
L’organisation se fragmente, mais la mémoire collective, les réseaux de confiance et une partie du pouvoir cognitif demeurent fortement concentrés. Huit organisations existent désormais, et pourtant elles continuent largement de parler la même langue.
Le mouvement ne s’arrête d’ailleurs pas à huit. Le 1er juillet, une neuvième structure est née, Ethereum Institutional, qui se présente comme la porte d’entrée des institutions financières vers l’écosystème. Ses trois fondateurs viennent de l’équipe Enterprise de la Fondation, et ses bailleurs initiaux recoupent ceux d’Ethlabs : Bitmine, Sharplink et Joe Lubin. Une structure de plus ne dilue pas la cohorte, elle la confirme : même origine, même capital, une fonction nouvelle. Le même jour, la Fondation publiait un plaidoyer sur la neutralité d’Ethereum pour les institutions et les États, signe qu’elle se retire de l’exécution sans renoncer à porter le récit.
La carte cachée
Cette première cartographie demeure incomplète. Elle décrit les acteurs chargés de définir, de financer ou d’entretenir le protocole, mais laisse de côté l’endroit où se concentre désormais l’essentiel de son activité économique. Les grands rollups, Base, Arbitrum, Optimism notamment, n’appartiennent pas à cette première carte. Ils en dessinent une seconde, largement autonome. Là où les structures précédentes relèvent d’une logique de stewardship, de préservation et de coordination, les rollups répondent à une logique entrepreneuriale. Ils disposent de leurs propres trésoreries, de leurs propres jetons, de leurs propres conseils de gouvernance et de leurs propres intérêts.
Leur économie obéit à des dynamiques très différentes. Les organisations issues de la Fondation vivent de financements, de dons ou de dotations. Les rollups sont engagés dans une compétition permanente pour attirer utilisateurs, développeurs et capitaux, et mesurent leur réussite en volumes de transactions, en liquidité, en parts de marché. Cette différence explique la concentration rapide observée depuis deux ans. À eux seuls, Base et Arbitrum concentrent aujourd’hui près de 77 pour cent de la valeur verrouillée sur les principaux rollups. Base traite environ 60 pour cent des transactions quotidiennes et reste opérée par Coinbase au travers d’un séquenceur unique.
Ethereum affirme une philosophie de la désintermédiation tandis que son économie quotidienne repose de plus en plus sur des intermédiaires puissants. Ce constat ne constitue pas une contradiction mais révèle deux temporalités. À long terme, les rollups sont censés hériter des propriétés du protocole sous-jacent, sécurité, neutralité, résistance à la censure. À court terme, ils restent des entreprises confrontées aux contraintes ordinaires du marché, et innovent vite précisément parce qu’ils ne portent pas seuls le poids de la neutralité institutionnelle.
C’est dans cet écart que s’inscrit le changement de ton de Vitalik Buterin, lorsqu’il affirme que la feuille de route exclusivement centrée sur les rollups ne suffit plus et que la couche de base doit retrouver une capacité de passage à l’échelle plus ambitieuse. Cette position ne relève pas seulement de l’ingénierie : elle traduit la prise de conscience qu’un protocole ne peut déléguer indéfiniment toute sa création de valeur à des couches qui poursuivent leurs propres logiques économiques. La relation entre la Fondation et les rollups n’est plus celle d’un architecte et de ses constructeurs, mais celle de deux centres de gravité qui apprennent à coexister, parfois à coopérer, parfois à se concurrencer.
Deux récits pour une même doctrine
Cette coexistence entre le centre doctrinal et sa périphérie exécutante ne se comprend qu’à travers les deux cultures qui l’habitent.
À première vue, la Fondation et Ethlabs racontent deux histoires différentes. La première revendique la retenue : elle protège les principes, limite ses dépenses, réduit son périmètre et cherche à inscrire Ethereum dans le temps long. La seconde revendique l’exécution : elle promet d’accélérer, d’expérimenter, d’obtenir des résultats visibles et d’assumer les paris que la Fondation ne souhaite plus porter. Les fondateurs d’Ethlabs poussent la métaphore jusqu’au bout, décrivant la Fondation comme le monastère, le Vatican d’Ethereum, essentiel mais qui ne fait pas tout, et eux-mêmes comme ceux qui marquent des points.
Ce serait pourtant une lecture trop simple que d’y voir une opposition. Les deux structures partagent la même doctrine, toutes deux se réclament de CROPS. Ce qui les distingue n’est pas leur destination, mais leur conception du chemin. L’une considère que la première responsabilité d’une institution est de préserver les conditions de possibilité de l’avenir. L’autre estime que ces conditions n’ont de valeur que si quelqu’un accepte de les transformer en réalisations concrètes.
Derrière cette différence court un débat plus ancien, qui oppose deux manières de penser l’histoire des infrastructures. La première soutient qu’un protocole ne devient souverain que s’il est porté par un actif assez puissant pour financer durablement son développement : il n’y aurait pas d’Ethereum durable sans un ETH valant des milliers de milliards. La seconde défend presque l’idée inverse, qu’une infrastructure véritablement neutre ne doit jamais organiser explicitement la captation de valeur à son profit, et que plus un protocole réussit, plus il doit accepter que la richesse créée irrigue son écosystème plutôt que son propre bilan.
Depuis plusieurs années, Ethereum avance sur cette ligne de fracture. En encourageant le développement des rollups, il a considérablement amélioré sa capacité d’accueil, mais ce succès a eu une contrepartie : une partie des frais qui alimentaient directement la couche de base s’est déplacée vers les couches supérieures. Le mécanisme de destruction d’ETH continue d’exister, mais il agit sur une base devenue beaucoup plus étroite. Jamais Ethereum n’a été aussi utilisé, jamais son architecture n’a été aussi riche, et pourtant le lien entre la croissance de l’écosystème et la valorisation de son actif paraît aujourd’hui moins direct qu’auparavant. Ce n’est pas nécessairement un échec, c’est peut-être le prix d’une infrastructure qui atteint sa maturité. Les chemins de fer n’ont pas capté toute la richesse qu’ils rendaient possible, Internet non plus. La question qui s’ouvre est donc moins financière que politique : comment maintenir une infrastructure essentielle lorsque l’essentiel de la valeur qu’elle rend possible se crée ailleurs.
Ce que l’on sait, et ce qui demeure incertain
Deux enseignements peuvent désormais être tenus pour établis. Le premier est que la dispersion actuelle ne résulte pas d’une succession d’initiatives indépendantes, mais d’une stratégie assumée par la Fondation elle-même : les structures qui émergent à sa périphérie prolongent un mouvement préparé, financé et, dans une certaine mesure, organisé. Le second est que cette architecture existe déjà : une Fondation recentrée sur la doctrine, des organisations spécialisées dans la maintenance, la recherche, le financement ou l’adoption, et des entreprises concurrentes chargées de l’exécution dessinent un paysage cohérent, même si ses équilibres restent fragiles.
D’autres questions demeurent ouvertes. Les montants réellement engagés par Ethlabs restent inconnus, au-delà d’une réserve annoncée de deux à trois ans. Les mécanismes censés garantir son indépendance n’ont pas été rendus publics. Et personne ne peut encore dire si cette constellation saura préserver dans la durée la diversité qu’elle revendique, ou si elle reproduira, sous d’autres formes, les concentrations qu’elle cherchait à éviter.
C’est peut-être la leçon la plus importante de cette séquence. On présente souvent la décentralisation comme un état que l’on atteint une fois pour toutes. L’histoire montre l’inverse : elle n’est jamais acquise, elle ne cesse d’être renégociée. Chaque génération d’institutions produit ses propres centres, puis cherche à les disperser lorsqu’ils deviennent trop puissants. Le mouvement observé autour d’Ethereum appartient à cette histoire plus vaste, celle des organisations qui découvrent que leur plus grand succès peut devenir leur principal risque.
La semaine de juin 2026 n’a donc pas marqué la fin d’une transition, mais son commencement. Une institution centrale a choisi de limiter volontairement son propre pouvoir afin de préserver les principes qui justifiaient son existence, et ce choix a fait naître un paysage plus distribué, mais aussi plus complexe, où aucun acteur ne peut plus prétendre incarner seul l’avenir du protocole. La question n’est donc plus de savoir si la Fondation se retire, mais celle que toute histoire institutionnelle finit par poser.
Lorsqu’un centre renonce à exercer directement son pouvoir, qui hérite réellement de ce qu’il laisse derrière lui ?
L’histoire politique, économique et intellectuelle a déjà rencontré cette question à de nombreuses reprises. C’est elle qui guide le second volet de cette réflexion, Qui capte le vide.
Sources
- Ethereum Foundation, Ethereum Foundation: A New Chapter, blog.ethereum.org, 23 juin 2026 — blog.ethereum.org
- Vitalik Buterin, sur les arbitrages de la restructuration et l’approche minimale, X, juin 2026 — x.com/VitalikButerin
- Trent Van Epps, Succession After Subtraction, juin 2026 — x.com/trent_vanepps
- Ethlabs, Announcing Ethlabs, 22 juin 2026 — ethlabs.org
- Ethereum Community Foundation (Zak Cole), juillet 2025 — ethcf.org
- Protocol Guild — protocolguild.org ; Ethereum Economic Zone — eez.io
- Données de marché des rollups : L2BEAT et DeFiScan