Ouverture de série : Self-custody, mais jusqu’où ?
Nous avons appris à ne pas confier nos actifs à des dépositaires. Il nous reste à ne pas confier trop vite notre discernement à de nouveaux intermédiaires.
Le monde crypto s’est construit sur une intuition d’abord technique, dont la portée s’est révélée beaucoup plus vaste : lorsqu’un intermédiaire peut être retiré de l’équation, mieux vaut apprendre à vivre sans lui.
De cette intuition sont nés des wallets, des habitudes, des slogans, des gestes de prudence. Not your keys, not your coins n’a pas seulement appris à une génération d’utilisateurs à distinguer la commodité du contrôle. La formule a déplacé leur manière d’habiter le numérique.
Mais cette hygiène de la souveraineté n’a pas encore été transposée à la protection de nos propres facultés de jugement.
Nous savons demander où sont les fonds, qui contrôle les permissions, où se logent les points de capture. Nous savons moins bien demander où tourne le modèle, quelles données il voit, quelle part de notre travail il absorbe, ce qu’il prépare pour nous, ce qu’il nous évite de faire, et quelle dépendance s’installe à mesure qu’il devient indispensable.
Le centre de gravité s’est déplacé. On a beaucoup parlé des empires de la donnée. Il faut maintenant parler des empires de la délégation.
Le vrai déplacement
Le Web2 captait surtout nos traces : nos clics, nos préférences, nos graphes sociaux, notre attention.
L’époque actuelle ajoute une couche autrement plus intime. L’IA entre dans nos notes, nos archives, nos requêtes, nos lectures, nos résumés, nos routines de travail, notre tri de l’information, nos formulations provisoires, nos décisions préparatoires, parfois déjà certaines séquences d’action.
Elle n’est plus seulement un outil. Elle devient un milieu. Parfois un milieu de travail. Parfois un milieu mental.
Et dès qu’un outil devient un milieu, la question change de nature. Il ne s’agit plus seulement de savoir s’il est utile. Il faut demander ce qu’il reconfigure en nous : notre manière de lire, de hiérarchiser, de retenir, d’anticiper, d’arbitrer.
La minimisation de la confiance ne concerne plus seulement les actifs, les contrats ou les rails d’exécution. Elle touche quelque chose de plus difficile à conserver : son discernement.
Une contradiction très crypto
Le monde crypto a toujours été attiré par les outils qui donnent un avantage : plus de vitesse, plus de lisibilité, plus d’asymétrie informationnelle, plus de capacité à explorer, comparer, exécuter. Il est donc parfaitement logique qu’il soit parmi les premiers à adopter des copilotes persistants, des workflows augmentés, des couches agentiques, des systèmes qui gardent le contexte et compriment le temps de travail.
La contradiction n’est donc pas morale. Elle est structurelle.
Deux exigences légitimes entrent en collision. D’un côté, ne pas dépendre d’un tiers de confiance. De l’autre, gagner en vitesse, en clarté et en puissance de traitement grâce à des systèmes toujours plus performants.
La première a fondé une culture. La seconde est en train d’en déplacer les usages.
Et cette tension ne se résoudra pas à coups de slogans.
Le moment des setups
C’est aussi pour cela que la fascination actuelle pour les setups IA mérite d’être prise au sérieux.
Un builder pilote Claude depuis Telegram. Un autre laisse des agents se transmettre l’état d’une tâche dans des fichiers .md. Un troisième organise sa mémoire dans Obsidian, branche des outils de recherche, relie le tout à des workflows de code ou de veille, et commence sa journée avec l’impression que la machine a déjà travaillé pendant la nuit.
Rien de tout cela n’a quoi que ce soit de scandaleux en soi. Mais tout cela dit quelque chose de très précis sur notre actualité.
Nous ne cherchons plus seulement des réponses. Nous cherchons de la continuité.
Nous voulons des systèmes qui gardent le contexte, relient les éléments épars, retrouvent ce qu’il ne faut pas oublier, réordonnent nos notes, surveillent ce qu’il faut surveiller, préparent le terrain, et nous donnent l’impression qu’une part du travail a déjà été faite avant même que nous nous y remettions.
La promesse est puissante. Elle est aussi le point exact où la souveraineté doit être repensée.
Car il ne s’agit plus seulement de savoir si un outil nous espionne. Il faut demander ce qu’il prend en charge dans notre rapport au monde : mémoire, veille, pré-tri, classement, mise en relation, amorce du discernement. Autant d’opérations qui paraissent secondaires jusqu’au jour où l’on s’aperçoit qu’elles formaient déjà une part décisive de notre manière d’agir.
Morin, ou la mauvaise nouvelle utile
C’est ici qu’Edgar Morin redevient précieux.
Morin oblige à penser ensemble ce que nous préférerions séparer : autonomie ET dépendance, puissance locale ET effets d’ensemble, service rendu ET dépossession progressive. Sa leçon, appliquée à l’IA, est sévère mais salutaire : un outil d’augmentation peut devenir une infrastructure de déprise sans jamais cesser, localement, de rendre service.
Le danger ne prend donc pas nécessairement la forme d’une catastrophe visible. Il peut s’installer sous les traits du confort.
On s’aperçoit vite qu’on a confié ses fonds à un dépositaire douteux. On s’aperçoit plus tard qu’on a commencé à déléguer trop largement sa lecture, sa mémoire, sa manière de structurer le réel ou la préparation de ses décisions.
La dépendance cognitive ne ressemble pas toujours à une contrainte. Elle prend souvent la forme d’une aide devenue naturelle.
Le problème n’est pas seulement celui des modèles. C’est aussi celui du milieu logiciel.
La question ne se réduit ni aux grands modèles ni à l’opposition simpliste entre local et cloud.
Elle concerne aussi l’environnement que l’IA permet de faire proliférer autour des protocoles : dashboards, wrappers, outils d’analyse, assistants spécialisés, couches de monitoring, services de coordination, micro-produits développés très vite, parfois relus et solides, parfois non.
Il faut ici être précis. Utiliser l’IA pour produire du software n’a rien, en soi, de condamnable. Tout développement assisté par IA n’est pas du vibe coding au sens fort.
Le problème commence ailleurs : lorsque la vitesse de production d’un service baisse beaucoup plus vite que le coût de sa revue, de sa compréhension et de sa qualification.
Nous n’avons alors pas seulement plus d’outils. Nous avons plus de surfaces de confiance à évaluer.
Ce premier texte voulait simplement rendre la scène visible
La question n’est donc pas de savoir si l’IA est compatible avec la culture web3. Elle l’est déjà, et presque trop bien.
La vraie question est plus embarrassante : le monde crypto saura-t-il étendre à la cognition, à l’organisation et à l’action les exigences de souveraineté qu’il a appris à formuler pour les actifs ?
Nous savons désormais où se situe la faille. Car une culture de la self-custody qui ne se demanderait pas ce qu’elle remet à des intermédiaires cognitifs manquerait peut-être l’étape la plus décisive de son propre développement.
Reste à savoir comment vivre cette époque sans tomber ni dans l’enthousiasme sans bornes ni dans le refus stérile. Le texte suivant part de là : retrouver une discipline de la délégation assez ferme pour être réelle, assez simple pour rester praticable.