Le monde crypto a appris à se méfier des dépositaires pour ses actifs. Il lui reste à étendre cette exigence à son discernement, à son organisation et, demain, à sa manière d’agir.
Pourquoi cette série
Le monde crypto a démontré une chose essentielle : lorsqu’il est possible d’éviter un intermédiaire, mieux vaut apprendre à vivre sans lui.
De cette intuition sont nés des wallets, des réflexes, des slogans, des architectures. Elle a fini par former une culture : self-custody, minimisation de la confiance, résistance à la capture, exigence de lisibilité sur les permissions et les points de contrôle.
Mais avec l’usage croissant de l’IA, quelque chose se dérègle.
Les mêmes milieux qui ont appris à se méfier des intermédiaires pour les actifs acceptent de plus en plus facilement de remettre leurs notes, leurs lectures, leurs routines de travail, leur mémoire de contexte, leurs arbitrages préparatoires, et bientôt des fragments de leur capacité d’agir, à des systèmes qu’ils ne maîtrisent ni complètement ni toujours très bien.
Le problème n’est donc plus seulement celui de la donnée. Il devient celui de la délégation.
Le déplacement est décisif. Le monde crypto sait déjà poser les bonnes questions pour l’argent : qui contrôle quoi, qui détient les clés, où se trouvent les points de capture, à quelles hypothèses de confiance consent-on ?
Reste à savoir s’il saura étendre cette exigence à ses processus de pensée, à son organisation et à la conduite de ses actions.
Ce que cette série veut rendre visible
Nous avons appris le self-custody pour les actifs.
Il nous reste à apprendre le self-custody du discernement.
Cette série suit donc une ligne simple.
Le premier texte nomme la contradiction : nous ne vivons plus seulement dans l’après-Web2 et ses empires de la donnée ; nous entrons dans un monde où se forment maintenant des empires de la délégation.
Le deuxième cherche texte à reconstruire une tenue. L’IA n’est plus seulement un moteur de réponses ; elle devient un milieu de travail, une mémoire de contexte, une couche d’organisation, parfois une préparation de l’action.
Le troisième montre pourquoi la DeFi est l’un des premiers lieux où cette question ne peut plus être éludée : la moindre délégation finit tôt ou tard par prendre la forme d’une permission, d’une borne, d’un risque ou d’une architecture.
La pensée d’Edgar Morin est le fil discret qui guide l’ensemble. Non comme autorité plaquée sur l’époque, mais comme discipline de lecture : tenir ensemble autonomie et dépendance, puissance locale et effets d’ensemble, service rendu et dépossession progressive. Bref, apprendre à lire un milieu complexe sans se raconter qu’une solution locale suffira à en épuiser les conséquences.
Ce que cette série ne promet pas
Ni une stack universelle. Ni une nouvelle pureté numérique. Ni un réquisitoire paresseux contre l’IA.
Elle essaie de faire quelque chose de plus utile : donner des critères pour discerner ce qu’on peut déléguer, ce qu’il faut garder, et ce qu’il faut désormais exiger des outils qu’on laisse entrer dans sa pratique.
Les trois textes
1. La prochaine étape de la self-custody
Le diagnostic : ce que l’IA déplace vraiment dans une culture qui croyait déjà savoir ce que signifie la souveraineté numérique.
2. Déléguer sans renoncer
Le cœur pratique et philosophique de la série : distinguer assistance, délégation et abandon, puis retrouver une discipline d’usage assez ferme pour être réelle, assez simple pour rester praticable.
3. La DeFi, laboratoire de la délégation
Le terrain d’épreuve : dashboards, wrappers, agents, vibe coding, puis deux cas contrastés — Money League et Polaris — pour rendre le problème visible.